La bricole briarde, définition et origines.

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Dans "Le patois briard" (1928-1929), Auguste DIOT nous dit:

«BRICOLE. Ce nom n'a pas, en patois, la même signification qu'en français. En Brie, ce mot désigne une petite exploitation culturale à deux ou trois chevaux, dont l'exploitant s'appelle un bricolier (prononcer "brico-ier") qui, en outre de sa culture, ne l'occupant pas entièrement, entreprend d'autres travaux, soit des labours pour des particuliers n'ayant pas de chevaux, soit des charrois divers.»

 

Dans l'esprit local, la bricole est donc une petite exploitation agricole, qu'implicitement on oppose aux grandes exploitations. Aujourd'hui, on emploie généralement le mot bricole pour désigner les seuls bâtiments de ces anciennes exploitations, alors que, jadis, le terme englobait aussi les terres qui leur étaient attachées. 

 

L'étymologie du mot est confuse. On peut la rapprocher de la pièce de harnais aussi appelée bricole. Un cheval de bricole ou bricolier est un cheval attelé au côté d'un cheval de limon pour l'aider à tracter une voiture. Mais, jadis, on appelait aussi bricolier celui qui ne répugnait à aucune besogne, qui était bon à tout faire.

 

Camille Mulley, originaire de Marolles sur Seine, aux portes de Montereau, donne aussi une définition des bricoliers: «… il n'y a pas dans nos villages de métier plus dur que celui de bricoliers. Or, mes parents étaient des bricoliers, c'est-à-dire de ces gens qui font valoir huit ou dix arpents de terre, qu'ils cultivent eux-mêmes, sauf la façon et les charrois, dont se charge un fermier voisin ou un autre bricolier, possesseur d'un cheval. Dans les bonnes années, les dix arpents de terre peuvent fournir le pain de la maisonnée, le foin et la paille pour la vache, une provision suffisante de pommes de terre et de haricots pour l'hiver, et, par surcroît, quatre ou cinq sacs de blé et d'avoine, qu'on va vendre au marché. Alors, c'est parfait, et on n'a pas trop à regretter ses sueurs et ses fatigues. Mais dans les mauvaises années, quand les emblaves ont gelé, quand la rivière déborde, quand la grêle fauche tout, la veille de la moisson, c'est la gêne, la misère, l'obligation de retirer de la caisse d'épargne les quelques sous qu'on y a mis, et parfois aussi la douloureuse alternative de vendre la vache ou d'emprunter sur son petit bien, sur sa maison.» 

 

On le voit, les bricoliers que nous dépeint Camille Mulley paraissent sensiblement moins aisés que ceux qu'évoque Auguste Diot: ils ne possèdent pas même un cheval quand ceux de Diot en ont deux ou trois. C'est sans doute parce que Camille Mulley mentionne des souvenirs remontant à l'année 1868, alors qu'Auguste Diot compose son Patois briard soixante ans plus tard, et que, dans ce laps de temps, globalement, la situation des bricoliers a pu évoluer. C'est peut-être aussi parce que les termes mêmes de bricole et de bricolier ont désigné des réalités diverses à la fois dans le temps et dans l'espace. Chacune de ces bricoles pouvait se distinguer par l'importance des surfaces cultivées, la dimension des bâtiments, les activités pratiquées par le bricolier, etc.

 

L'origine des bricoles n'est sans doute pas unique, et le scénario de leur fondation a varié d'un terroir à l'autre, d'une famille à l'autre, d'une époque à l'autre… Cependant toutes sont certainement le fruit de l'évolution sociale et professionnelle d'une partie de la paysannerie locale après la fin de l'ancien régime. 

 

Avant la Révolution, au sommet de l'échelle sociale de cette paysannerie se trouvaient les fermiers, membres de la classe des laboureurs. Entrepreneurs de travaux agricoles, ils possédaient l'équipement nécessaire au travail de la terre: charrues, charrettes et outils divers, mais aussi chevaux pour la traction et bétail pour la production de l'indispensable fumier. On devenait fermier quand on louait à ferme à un propriétaire (noble, établissement religieux, bourgeois) une exploitation complète, c'est-à-dire comprenant non seulement des terres mais aussi des bâtiments d'habitation et des bâtiments d'exploitation tels qu'étable, bergerie, grange et écurie. Un bail de fermage liait alors propriétaire et locataire. Ainsi, en 1726, François Boula, trésorier général des écuries, livrées et haras du roi, gouverneur de la ville de Meaux, seigneur de Quincy, Coulommes et autres lieux, donne à bail la ferme seigneuriale de Coulommes à Nicolas Hébert et Marie-Anne Rozé, sa femme. En 1733, Elisabeth de Lorraine, princesse d'Epinoy, dame de Villemareuil, Vaucourtois et autres lieux, donne à bail la ferme seigneuriale de Vaucourtois à Pierre Fourault et Anne Rossignol sa femme. Les fermiers étaient l'élite de la paysannerie. Leur patrimoine et leur compétence professionnels ainsi que leur surface financière rassuraient les propriétaires des fermes.


 la grande ferme de Coulommes b

Plan de la ferme seigneuriale de Coulommes, extrait d'un arpentage de 1778.

Archives Courboin.

 

Moins riches, moins considérés, les simples laboureurs travaillaient leurs propres parcelles ainsi que des terres qu'ils louaient à des propriétaires. Les contrats étaient alors de simples marchés de terres. A Coulommes, se déclarèrent laboureurs Simon Hébert (1686), Claude Soudin et Faron Le Duc (1688), Jacques Sautreau et Philippe Martin (1706), etc. A Boutigny, Jean-Michel Le Roy, Jean-Pierre Dagron, Jacques Gontier et Jean Lefevre (1782). A Sancy-lès-Meaux, Pierre Le Roy (1768), Louis Lormier (1770), Claude François Paillard (1774) et Pierre Cohü (1776). Ils travaillaient aussi à façon, labouraient ou charriaient à la demande fumier ou récoltes pour le compte de tiers. Le 20 février 1785, Jacques-Marie CAPY, curé de Coulommes, loue pour 9 ans à François Prévost, laboureur à Coulommes, les terres de la cure moyennant 360 livres par an, la jouissance de 5 arpents de luzerne et le charrois de son bois de chauffage. Les laboureurs possédaient des bâtiments où ils logeaient et où ils abritaient matériels, récoltes et animaux. 


 bail CAPY PREVOST b

En-tête du bail des terres de la cure de Coulommes entre le curé CAPY et François PRÉVOST, laboureur (20 février 1785). Archives départementales de Seine-et-Marne.

 

Dans notre région, on trouvait aussi une multitude de vignerons. Ceux-là, indépendants, étaient généralement propriétaires de quelques parcelles de vigne mais aussi de terre, souvent minuscules, et en louaient d'autres. Pratiquant la polyculture, ils se qualifiaient pourtant vignerons parce que c'était la vigne qui demandait le plus de travail et de soins et qui leur procurait l'essentiel de leur revenu. Ils arrivaient à en vivre avec peu de capital technique: la vigne se travaillait surtout à la main, nécessitait peu d'équipement et surtout, produisait une récolte plus ou moins abondante tous les ans, tandis que les terres labourables, soumises à l'assolement triennal devaient être laissées en jachère une année sur trois. Quand leur vigne et les autres terres ne les occupaient pas toute l'année, les vignerons exerçaient fréquemment une ou plusieurs autres activités: charretier ou manouvrier chez un laboureur, parfois sabotier, vannier, marchand de vin, etc. Moindre volume des récoltes (deux ou trois muids de blé et d'avoine, quelques pièces de vin), pas ou peu d'animaux, peu d'outils, peu de moyens (une grande cuve pour vinifier), le plus souvent, deux ou trois travées de bâtiment leur suffisaient.

 

L'inventaire réalisé après le décès de Jean Michel Bécard, vigneron à Coulommes, le 9 juillet 1790, nous donne une idée de la composition de son exploitation :

- le chauffoir: c'est la pièce à vivre. Outre la cheminée, on y trouve un four (sans doute un four à pain), un lavier (un évier), un vaisselier,  une huche, un coffre, un lit, etc., ainsi que des outils de vigneron;

- une chambre au-dessus du chauffoir;

- un premier cellier dans lequel se trouve en particulier une cuve pour faire le vin (et pouvant contenir 12 pièces de vin, soit près de 3.200 litres);

- un autre petit cellier dans lequel se trouvent des tonneaux;

- une étable (dans laquelle se trouve un "mauvais lit de plume");

- un grenier au-dessus de l'étable, contenant du foin.


 Magny Saint Loup b

Aux 18° et 19° siècles, c'est à Magny-Saint-Loup qu'habitait la plupart des vignerons de Boutigny. Sur le plan d'Intendance (1785), on distingue leurs maisons entre le château et la ferme de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Archives départementales de Seine-et-Marne.

 

Il y avait enfin la main d'œuvre employée par les fermiers et les laboureurs et le plus souvent logée dans des maisons d'une seule travée. C'était les charretiers, les bergers, élite des ouvriers agricoles, et les manouvriers ou les journaliers (Jean-Louis Chambaut, Nicolas Isambert, Jean-Pierre Charpentier manouvriers à Boutigny en 1782, Etienne Martin, Jacques Vevot, François Henriet, Claude Labonne manouvriers à Sancy-lès-Meaux en 1764-1767, Charles Renard, Claude Lefevre, Antoine Drevault et Claude Gallois manouvriers à Coulommes en 1761-1762.)

 

Parfois payés en nature, un grenier au-dessus de la pièce d'habitation leur suffisait pour stocker blé et pois. Cette maison d'ouvrier constitue l'unité de base de ce qui deviendra une bricole quand, devenu propriétaire des murs et de quelques parcelles de terre, l'occupant pourra faire bâtir une seconde travée accolée à la première pour abriter une vache et une réserve de fourrage, et parfois une troisième pour loger un cheval. 

 

Les recensements de la population du canton de Crécy au 19° siècle nous fournissent des exemples de telles promotions professionnelles et sociales . C'est le cas à Coulommes d'Adolphe Désiré Picard, qui se déclare charretier au recensement de 1846, et accède au statut de cultivateur à celui de 1851. C'est le cas de Pierre Gilbert Bécard et de Louis Auguste Lefort, tous deux taupiers en 1846 et cultivateurs en 1851. Pascal Lefevre, manouvrier en 1841, se déclare vigneron en 1846. Louis Levasseur et Etienne Victor Lhuillier, manouvriers en 1846, sont vignerons en 1851. François Gilbert Bégat, manouvrier en 1846, se déclare cultivateur et vigneron en 1851. 


Le 19° siècle a été celui des bouleversements dans l'agriculture briarde, et plus généralement dans le monde rural. Bouleversements techniques tout d'abord, avec les débuts de la mécanisation, l'emploi des engrais artificiels et l'abandon progressif de l'assolement triennal. Bouleversements sociaux, également, dus notamment à la disparition brutale de la vigne en l'espace de 50 ans (1845: apparition de l'oïdium; 1873: arrivée du phylloxéra; 1880: arrivée du mildiou; et, à partir de 1871, grâce à la construction du chemin de fer, arrivée sur le marché parisien des vins du Midi, moins chers et de meilleure qualité). 


Lihou b    

A Lihou (hameau de Vaucourtois), cette ancienne maison d'ouvrier ne comporte qu'une travée. Dotée d'une travée supplémentaire de part et d'autre de ce corps central, elle aurait pu devenir une bricole.

 

Leurs vignes mortes ou arrachées, les vignerons briards ont été contraints de se reconvertir (céréales, pommiers, pruniers, groseilliers, cassissiers, etc.), mais leurs lopins minuscules ne leur permettant plus de survivre, beaucoup ont abandonné leur terre, la vendant ou la louant à des cultivateurs ou aux plus résistants d'entre les anciens vignerons, pour aller en ville offrir leurs bras à l'industrie naissante. En 1836, à Boutigny, on comptait 60 cultivateurs et 68 vignerons. En 1872, on comptait 83 cultivateurs, mais plus aucun vigneronCeux qui ont pu se maintenir dans l'agriculture, cultivateurs, anciens vignerons, anciens manouvriers, ont ainsi peu à peu constitué ces petites exploitations appelées bricoles

 

Publié dans Architecture

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