Un j'teu de sorts à Prévilliers

Publié le par coulommes-et-autres-lieux-voisins.over-blog.com

Dans notre région, des croyances païennes ont précédé la christianisation. Bien que l'église se soit ensuite solidement établie dans la Brie (nombreux couvents, monastères et prieurés...) des pratiques "pas très catholiques" se sont maintenues. Malgré la proximité de Saint Fiacre, siège du prieuré du patron de la Brie, le secteur Coulommes-Vaucourtois-Boutigny paraît bien avoir été le lieu d'une concentration particulière de sorciers et autres jeteurs de sorts jusqu'au début du 20° siècle. Le hameau de Prévilliers était même surnommé, il n'y a pas encore si longtemps «Prévilliers-les-sorciers».


Des histoires à faire frissonner se racontaient à la veillée (on disait la veille), pendant les nuits sombres et froides de l'automne et de l'hiver. On se réunissait chez l'un ou l'autre voisin, dans la chaleur de l'étable ou devant la cheminée, à la lueur vacillante d'une chandelle ou d'une lampe à huile. Les femmes écossaient des haricots, filaient ou raccommodaient pendant que les hommes épluchaient des noix, tressaient l'osier ou réparaient quelque outil. Et il se trouvait toujours un gamin pour demander à un ancien de raconter, pour la dixième fois, une histoire comme celle-ci: 


«C'est arrivé à mes grands-parents, qui demeuraient à Magny-Saint-Loup.  Un  jour  de juillet qu'ils avaient du temps, ils décident d'aller récolter groseilles et cassis sur un terrain qu'ils possédaient entre Boutigny et Prévilliers. Ils attellent leur vieux bourricot à la carriole, chargent les paniers plats pour les fruits, une bouteille de cidre et un crapaud d'eau bien fraîche, tous deux recouverts d'un linge humide, et en route...


Arrivés au terrain, ils détellent l'âne, le mettent à l'attache au bord du chemin à se régaler d'une touffe de chardons, et s'installent à grappiller, l'échine courbée au-dessus des groseilliers. Le soleil tape, il fait chaud, il fait soif, et bientôt, le cidre coupé d'eau fraîche est entamé, et rapidement terminé.


Vient à passer par là un certain Zéphérin, un gars de Prévilliers pas trop bien réputé, qu'on voyait plus souvent entrer à l'auberge que sortir de l'église. Travaillant un jour pour un cultivateur, deux jours pour un autre, braconnant à l'occasion, il a plus souvent la bouteille en main que la fourche ou le râteau. Pour ne pas démentir sa réputation, il vient demander au grand-père s'il n'aurait pas un petit canon à lui offrir. Sans malice, le grand-père lui montre la bouteille et le crapaud vides et lui conseille de retourner se désaltérer chez lui à Prévilliers, plutôt que de poursuivre vers Boutigny et l'auberge, beaucoup plus éloignés sous ce soleil. Le gars, visiblement mécontent, grommelle quelque chose où il est question de maison et de temps, s'approche du bourricot et se penche vers son oreille tout en lui caressant l'encolure. Et il s'éloigne.


L'incident est vite oublié, l'après-midi s'avance, et la récolte est enfin terminée. On charge la carriole, on attelle de nouveau et on prend le chemin du retour pour la soupe, l'âne, qui connaît le trajet depuis des années, menant l'équipage à son gré. Arrivé au Petit-Saint-Loup (autrement nommé «le carrefour de la Cantine»), au lieu de continuer, comme de juste, vers Magny, le bourricot tourne à gauche vers Coulommes. Le grand-père a beau tirer sur les rênes, jurer, crier des "holààà" et même donner du fouet, rien n'y fait, l'âne poursuit au petit trot sur la route de Coulommes, puis il prend l'allée du château de Bélou et gagne Prévilliers. Il file ensuite jusqu'au Bordet, descend vers Boutigny, et repart enfin vers le Petit-Saint-Loup au soulagement du couple. Les grands-parents en sont encore à se demander quelle mouche a bien pu piquer leur baudet, quand celui-ci, au lieu de filer tout droit vers Magny, prend de nouveau la route de Coulommes et entame le même circuit de folie.


Perdus, désorientés, les grand-parents tentent encore de ramener leur âne dans le droit chemin, mais en vain. Pour comble de malheur, le grand-père n'avait pas jugé urgent de réparer le frein de la carriole pourtant hors service depuis plusieurs jours. Et évidemment, à leur âge, pas question pour les grands parents d'essayer de descendre de l'engin en marche. Bientôt, impuissants, découragés, ils abandonnent le combat, espérant que la bête, fatiguée, affamée et assoiffée, finira par prendre toute seule le chemin de la maison pour recevoir sa ration d'avoine. En chemin, ils croisent ou dépassent tout le petit monde qui circule habituellement sur ces routes, cultivateurs revenant des champs, ménagères vaquant à leur ouvrage, enfants en train de hannetonner, charretiers, etc. Dans Prévilliers, ils rencontrent même ce Zéphérin venu leur quémander à boire dans l'après-midi. Assis sur le pas de sa porte, un verre à la main, il les salue exagérément en soulevant sa casquette, un sourire ironique aux lèvres. 


A passer et repasser dans Prévilliers, le Bordet et Boutigny, ils finissent par tomber sur des gens qu'ils ont déjà croisés une ou deux fois. Certains s'étonnent, les hèlent, les questionnent. Honteux, ils n'osent avouer leur problème et s'efforcent de se donner bonne contenance. Et le manège se poursuit comme ça, en rond, au petit trot apparemment infatigable de leur vieil âne. Bientôt le soir arrive, la nuit finit par tomber, et le trio tourne toujours et encore… 


Le lendemain, au moment où le soleil se lève au-dessus du château de Vaucourtois, l'équipage tourne toujours. Les grands parents prient pour que ce manège infernal prenne fin et que quelqu'un vienne à leur secours. En passant dans Prévilliers, ils voient le Zéphérin sortir de chez lui. Cette fois, il ne les salue pas, mais il éclate de rire.


Et brutalement, leur âne abandonne ce petit trot qui semblait ne pas devoir finir, il se met au pas puis s'arrête. Il semble attendre un ordre de son maître. Le grand-père reprend les rênes, les secoue et lui dit «va-don !». Et docilement, l'animal redémarre au pas. Arrivés au puits royal, le grand-père lui fait faire demi-tour en direction de Belou. Zéphérin n'est plus à sa porte. Bientôt la carriole passe Belou, arrive au Petit-Saint-Loup et l'âne se dirige sans hésiter vers Magny et la maison.


Mes grands-parents se sont souvenus longtemps de ce Zéphérin qui, en plus d'être un boit-sans-soif et un bon à rien, devait être aussi un j'teu de sort...»

[histoire adaptée d'un récit de M. Marcel Lepage de Coulommes]

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