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Grande Rue et Chemin Paré à Coulommes

Publié le par coulommes-et-autres-lieux-voisins.over-blog.com

La Grande Rue est l'artère principale de Coulommes. C'est à la fois la plus longue rue du village, et celle le long de laquelle s'est groupée la plupart des constructions. Jadis, c'est aussi sur la Grande Rue que se trouvait la plupart des commerçants et des artisans. 

 

Commerçants et artisans sur la Grande Rue au début du 20° siècle1 .

En progressant d'Est en Ouest:

Côté droit:

- Alfred Bégat, café, épicier, bouilleur de cru (1914)

- Gabriel Rondel, épicier, cafetier, coiffeur (1911), puis Ernest Barré, marchand de vin, bouilleur de cru, cordonnier, dépôt de pain, mercerie (1914)

- Emile Dagron, entrepreneur de maçonnerie (1911), puis Louis Dagron, pressoir, bouilleur de cru (1914)

- Adolphe Coutelet, charron (1901), puis Charles Coutelet, charron (1911)

- Germain Gaucher, marchand de vin (1911)

- Alfred Bégat et Angèle Duru, aubergistes, épiciers, marchands de vin (1901) (transféreront leur commerce au début de la Grande Rue après 1907)

- Gustave Rigault, marchand de vin (1901), puis sa veuve Caroline Mahé, marchande de vin, tabac, épicerie, charbon de bois, dépôt de pain, graineterie, et son fils Marcel Rigault, coiffeur (1911)

- Emile Sévin,  menuisier, vitrier (1911)

 

001a maison Bégat Duru

La maison Bégat-Duru sur le côté droit de la Grande Rue, avant son transfert à l'angle de la place de l'église après 1907.


001b maison Rigault

 La maison Rigault sur le côté droit de la Grande Rue, face à l'avenue des Marronniers.

Côté gauche:

- Gustave Duchesne, boucher (1901), puis Clément Danvin, boucher (1911)

- Emile Dagron, entrepreneur de maçonnerie, transférera son entreprise du côté droit (1901)

- Louise Scribe, épicerie, mercerie, eaux de vie, liqueurs, et son fils Jules Bécard, taupier puis coiffeur (1901)

- Auguste Laurent, boucher (1906), puis Ernest Jumeaux, boucher (1911) 

- Cyprien Lepage, maréchal ferrant (1911)

- Amand Piédeloup, marchand de foin (1901)

- Amédées Meuzeret, bourrelier (1901), puis Eugène Hostellet, bourrelier (1906)

- Albert Torpier, maréchal ferrant (1911. D'après les recensements, résidait en face, côté droit)

 

002a FAMILLE LAURENT 1

Auguste Laurent (au centre, avec la casquette) et Marie Degats, son épouse (à sa droite), leur fille Augustine (à la droite de celle-ci) et son mari Ernest Jumeaux, ainsi que d'autres enfants du couple Laurent et des ouvriers, posant devant l'ancienne épicerie Bécard-Scribe, un temps convertie en boucherie. (côté gauche de la Grande Rue).

002b maréchalerie Lepage

La Grande Rue devant la maréchalerie de Cyprien Lepage (côté gauche).

 

Aujourd'hui, on y trouve encore une boucherie, un cidrier-distillateur et plusieurs exploitations agricoles. 

 

Coulommes doit son existence même à cette artère qui en est le plus ancien "monument". C'est pour surveiller et garder cette importante voie de circulation qu'au Moyen Age fut établie en ce lieu, par les comtes de Champagne et de Brie, une "maison forte" (voir l'article "Aux origines de Coulommes") autour de laquelle s'est développé le village. Coulommes tire d'ailleurs son nom de la présence d'une colonne milliaire (en latin columnæ), précurseur, à l'époque gallo-romaine, de nos actuelles bornes kilométriques. 

 

C'est que la Grande Rue et ses prolongements que sont le Chemin Paré à l'Est et la Route Départementale 87 à l'Ouest, remontent à une haute antiquité. Déjà, en 1829, une monographie de Coulommes relève que «La commune de Coulomme ne possède aucun hameau, mais elle est traversée par un ancien chemin dit le Chemin Pâré: ce chemin, d'une largeur extraordinaire, pourroit avoir été fait par les Romains, lors de la conquête des Gaules par Jules César. On voit, en différents endroits, les vestiges d'un énorme blocage de pierres; ce chemin se fait connoître dans un rayon de 8 à 9 lieues»2. En 1848, on peut lire que «Cette voie […] est connue dans le pays sous le nom de "Chemin Paré", désignation habituelle des voies romaines dans plusieurs provinces2bis. Plus tard encore, on peut lire l'expression "voie romaine" dans un article de journal de 18543, puis sous la plume de Théophile Lhuillier en 18874, ainsi que dans la monographie communale écrite en 1889 par l'instituteur Cyprien Simon5. Cette expression générique "voie romaine" mérite d'être précisée. 

 

Il y a tout lieu de penser que cette "voie romaine" est l'un des itinéraires du réseau dit d'Agrippa. Après la conquête, Marcus Vispianus Agrippa, général et gendre de l'empereur Auguste, établit un réseau de voies en Gaule. Selon le géographe Strabon, «Agrippa a choisi Lugdunum pour en faire le point de départ des grands chemins de la Gaule, lesquels sont au nombre de quatre et aboutissent, le premier chez les Santons et en Aquitaine, le second au Rhin, le troisième à l'Océan et le quatrième dans la Narbonnaise et à la côte massaliotique»6. Celui qui nous intéresse est le troisième, qui conduit donc de Lyon (Lugdunum) vers la mer du Nord (l'Océan), et en particulier à Boulogne-sur-Mer, alors port d'embarquement pour les îles britanniques.

 

003 mesqui

Le réseau d'Agrippa, carte extraite de l'ouvrage de Jean Mesqui, page 78. 

 

Il n'est pas question d'entreprendre ici une étude de la totalité de cette voie entre Lyon et Boulogne-sur-Mer, ni même entre Troyes (ou Sens) et Meaux. D'autres l'ont fait précédemment7. Nous nous contenterons de nous pencher sur son parcours dans la traversée de Coulommes, et de mentionner son trajet de part et d'autre de cette commune, d'un côté jusqu'à Pommeuse, où elle traverse le Grand Morin, et de l'autre jusqu'à Boutigny et Nanteuil-lès-Meaux.

 

Lorsqu'on évoque la Voie d'Agrippa, il ne faut pas la voir comme une voie unique, mais plutôt comme un réseau: «Durant les cinq siècles de l'Empire, ce premier réseau de base fut complété, de telle sorte qu'il est bien difficile de reconnaître des véritables «voies d'Agrippa» avec certitude. Quoi qu'il en soit, il faut surtout retenir l'existence d'un réseau primaire centré sur Lyon […]

La Champagne occidentale et la Brie ont été marquées par la traversée de l'un des quatre axes de base, celui qui conduit de Lyon à la Manche. L'on s'accorde à attribuer la distinction de voie d'Agrippa à l'une des voies qui assurent cette fonction, sans preuves bien manifestes d'ailleurs: il s'agit de la voie qui, de Lyon, passe à Chalon-sur-Saône, Langres, Châlons, Reims, Soissons, Noyon, Amiens, et qui aboutit à Boulogne-sur-Mer. Que cette assertion soit justifiée ou non, il n'en reste pas moins que cet itinéraire fut pourvu, au cours des temps, de nombreuses variantes que l'on distingue très bien sur les sources du III° siècle. 

Toutes ces variantes ont un segment commun de Lyon à Chalon-sur-Saône [...]. De Chalon se détache un [autre] itinéraire, qui gagne Autun, Avallon, Auxerre; ici, l'on peut rejoindre par Troyes et Châlons la voie principale, ou encore par Sens, Meaux, Beauvais et Amiens »8.

 

004a la Brie table de Peutinger

Photo de la partie de l'original de la Table de Peutinger concernant notre région.

 

Notre "voie romaine" figure sur la Table de Peutinger. Il s'agit de la copie sur parchemin d'une carte représentant les routes et les villes principales de l'Empire romain. Etablie au 13° siècle, cette Table reproduit vraisemblablement une carte du 3° siècle, gravée dans le marbre et placée sur le portique de Vispianus à Rome. Sur cette carte, on peut lire, de gauche à droite:

- Aug Suefion pour Augusta Suessionum, nom antique de Soissons;

- Aug Maguf pour Augustomagus, nom antique de Senlis;

- Fixtuinum, nom antique de Meaux (ainsi que Iatinum);

- Calagum, nom antique de Chailly en Brie;

- Riobe, nom antique de Pécy selon certains, de Chateaubleau pour d'autres:

- Bibe, station non localisée:

- Aug bona pour Augustobona, nom antique de Troyes.

En dessous, on lit:

- Luteci, nom antique de Paris;

- Meteglo, nom antique de Melun;

- Condate, nom antique de Montereau-fault-Yonne.

Les chiffres romains  représentent les distances en lieues gauloises (2.222,25 mètres).

 

Coulommes se trouve donc entre Fixtuinum (Meaux ) et Calagum (Chailly-en-Brie).

 

004b table de peutinger 001

Transcription de la Table de Peutinger. Coulommes se trouve entre Fixtuinum et Calagum.

 

Plutôt que de voies uniques, pour ces chemins, on doit donc parler d'itinéraires ou de faisceaux, chaque axe comportant des variantes plus ou moins importantes. La voie passant par Coulommes est donc une de ces variantes de la voie principale appelée voie d'Agrippa qui passe par Châlons, Reims, Soissons et Amiens. Deux indices toponymiques nous confirment son origine gallo-romaine. La partie de cette voie, qui vient de l'Est et se prolonge dans le village par la Grande Rue, porte le nom de Chemin Paré. Cette dénomination est liée à l'empierrement de la chaussée. Sur certains tronçons de cette voie, on retrouve le même nom de Chemin Paré entre Meaux et Senlis et entre Chateaubleau et Sens. Paré, parré, perré, ferré, on note fréquemment ces qualificatifs appliqués aux voies romaines. Cependant, ils sont restés en usage jusqu'au 18° siècle et ne constituent pas une preuve absolue de l'origine gallo-romaine des chemins auxquels ils s'appliquent9. René Blaise, évoquant la voie qui passe à Coulommes, rapporte que «quelques-unes des larges dalles qui constituaient son pavement subsistaient encore près de Sarcy au début de notre siècle»10 (écrivant en 1955, l'auteur parle ici du 20° siècle). A Coulommes, un autre indice est l'origine même du nom du village, dérivé du latin columnæ, colonne. Des bornes ou colonnes milliaires jalonnaient les voies romaines, indiquant les distances d'un point à un autre en milles romains (1.481 mètres environ). C'est très certainement la présence d'une telle colonne en ce lieu qui lui a donné son nom. Les plus anciennes mentions de la localité sont Colums (1156)11,  Colummes et Colunmes (vers 1172)12.

 

005 plan Quincy

Le "Chemin Parré" à l'Est de Coulommes, sur le plan-terrier de la famille Boula de Quincy (1754). On voit qu'il est partiellement bordé d'arbres.

 

Quelles sont les différentes versions ou formulations du tracé de cette voie dans Coulommes? 

- La mention de Louis Michelin en 1829 est assez vague: «La commune de Coulomme ne possède aucun hameau, mais elle est traversée par un ancien chemin dit le Chemin Pâré». Cette formulation peut s'appliquer aussi bien au village lui-même qu'à l'ensemble du territoire de la commune.

 

- L'article de 1848 n'est pas plus précis: «Partant de Meaux, elle laisse à gauche le hameau de Vieux Nouel, passe auprès du village de Nanteuil (Nantoil et Nantoy), et gardant le haut des collines, elle traverse la commune de Coulommes (Columnae), arrive à peu de distance du moulin de Sancy ...»12bis.

 

- L'article du journal de 1854 est plus explicite: «En exécutant des travaux à la sortie de Coulomme, sur la route qui, de ce village, se dirige vers le nord-ouest, ancienne voie romaine de Sens à Senlis», ce qui paraît considérer que la voie romaine passe dans le village. 

 

- Théophile Lhuillier, en 1887, ne fait que reprendre cet article.

 

- L'instituteur Cyprien Simon, dans sa monographie de 1889, est encore plus net: «Les chemins ruraux sont assez nombreux, l'un a une certaine célébrité: le chemin Paré est l'ancienne voie romaine de Lyon à Boulogne». Pour l'instituteur du village, nul doute que le "chemin Paré" est bel et bien celui qui, venant de l'Est, arrive à la place de l'église et se prolonge par la Grande Rue.

 

- Antoine Héron de Villefosse, en 1905, indique un autre tracé: «A partir de Pommeuse, le tracé a été exactement relevé jusqu'à Meaux: la voie se confond avec le chemin de Pommeuse jusqu'à Saint-Blandin. Là, elle traverse encore une fois la route nationale n° 34, puis sert de limite entre les communes de Maisoncelles et de La Chapelle-sur-Crécy, de Sancy, de Vaucourtois et de Coulommes, franchit les ruisseaux de l'Etang de la Borde et de Vaudessart, passe aux abords de Montaudier, Roise, Montdenis, se confond entre Vaucourtois et Coulommes avec la route de Meaux à Coulommiers, traverse le ru du Mesnil, passe près de Belou et longe à l'ouest le territoire de Boutigny […]»13.

Ce serait un bien étrange trajet: après être passé aux abords de Montdenis et avoir franchi le ru de Vaudessart, le Chemin Paré gagnerait la route de Meaux à Coulommiers avec laquelle il se confondrait entre Vaucourtois et Coulommes ! Pour arriver là, il aurait dû faire un crochet à angle droit vers le Nord, sans doute en empruntant le chemin rural qui aboutit face à l'actuelle allée des Pommiers à Vaucourtois, et se confondre avec l'actuelle départementale 228 ("la route de Meaux à Coulommiers"). Il traverserait ensuite le ru du Mesnil, certainement à la Grande Arche, toujours sur D 228, puis passerait près de Belou, pour finir par longer à l'Ouest le territoire de Boutigny …

Il semble que M. Héron de Villefosse n'a pas appliqué la recommandation qu'il faisait dans les premières lignes de son étude: «il ne suffit pas, comme on le fait trop souvent, d'accepter et de répéter sans contrôle ce qui a été imprimé, il faut le vérifier dans le pays même, sur le terrain, reconnaître les vieux chemins qui n'ont pas déjà disparu sous nos routes modernes […], rechercher le tracé et les dénominations traditionnelles de ces chemins sur les plans anciens et en particulier sur le cadastre, […] »14. S'il s'était rendu sur le terrain, s'il avait consulté un plan ancien du secteur, il aurait sans doute réalisé l'ineptie de sa proposition. Il ajoute même qu'après avoir longé Boutigny par l'Ouest, la voie «se dirige ensuite vers le hameau du Grand Val, commune de Nanteuil-lès-Meaux […]»! Pour cela, deux trajets possibles: soit en poursuivant sur la D228, en frôlant But puis en poursuivant par Beauregard et le Petit Val; soit en traversant Chermont puis Beauregard et le Petit Val … Pourquoi faire simple, quand on peut faire compliqué? Si la départementale 228 «pourrait trouver son origine dans une ancienne voie antique reliant Meaux à Coulommiers par Sancy-lès-Meaux»15, selon Jean-Michel Desbordes, elle ne serait qu'une «probable voie concurrente de celle passant plus au sud à travers le village»16.

 

006 tracé Héron de Villefosse

Tracés de la voie Troyes-Meaux. En rouge, tracé le plus généralement reconnu. En vert, tracé de l'option "Héron de Villefosse".(Fond de carte: montage de plans d'assemblage du cadastre des communes).

 

- Yan Loth est laconique: «[…] Pommeuse, francht du Grand Morin - Coulommes - env. 1 km Ouest chap. Magny-St-Loup - à env. 1 km Ouest égl. Nanteuil-les-Meaux […]»17. Si cette formulation laisse ouvertes toutes les hypothèses, elle n'est pas contradictoire avec l'option qui fait passer la voie dans le village.

 

- Les auteurs de ce qui concerne la Seine-et-Marne de la "Carte archéologique de la Gaule" sont sans ambiguïté: «La voie romaine Troyes-Senlis par Meaux passait dans le village. Elle correspond à la RD 87 et à la limite communale Ouest jusqu'au ru du Mesnil. A la sortie du village, ou Sud-Est, elle se prolonge par une route (limite communale avec Sancy-lès-Meaux), puis par un chemin agricole (lieu-dit Le Chemin Paré) qui mène à la ferme du Mont-Denis»18.

 

Après avoir traversé Coulommes par la Grande Rue, la voie se confond aujourd'hui avec la départementale n° 87, en direction de Quincy-Voisins. Elle empruntait ensuite le tracé qui sert maintenant d'accès de service de part et d'autre de l'autoroute A4. Elle traversait le ru du Mesnil, par un gué ou par une "arche", sans doute à peu près au même endroit que la route actuelle, puis elle empruntait le chemin agricole qui démarre sur la droite et passe «1 kilomètre à l'Ouest de la Chapelle de Magny-St-Loup» (Yan Loth). 

 

007 Violaine

Entre Coulommes et Quincy-Voisins, l'ancienne voie romaine sert maintenant d'accès de service à l'autoroute A 4.

 

Attestée à l'époque romaine, la voie qui traverse Coulommes pourrait être antérieure à la conquête. Selon Jean Mesqui, «les ingénieurs romains ont la réputation d'avoir créé des voies dont la parfaire rectitude est une des caractéristiques principales»19. Concernant la voie Meaux-Troyes, qui nous intéresse, il remarque: «Si l'on se penche sur le détail de ce tracé, il est facile de constater que la prétendue règle des alignements droits est ici une pure fiction. Dans la première partie, de Meaux jusqu'au Morin, on rencontre des successions d'alignement et de courbes conférant un aspect régulier, en marches d'escalier, à la voie. […]Visiblement, le tracé de la voie Meaux-Troyes n'a donc fait que reprendre celui d'un chemin préexistant, que l'on s'est contenté d'empierrer, sans le modifier profondément, à l'époque gallo-romaine »20. Pour qui a circulé sur le Chemin Paré de part et d'autre de Coulommes, soit en direction de Pommeuse, soit en direction de Nanteuil et Mareuil, la non-rectitude du tracé est évidente. Ses courbes apparaissent aussi sur les cartes de l'IGN et sur les photos aériennes. A l'instar de Jean Mesqui, il nous est donc permis de supposer que ce chemin existait avant la Conquête romaine et qu'il assurait une liaison entre Meaux, chef-lieu de la cité gauloise des Meldes, et Troyes, chef-lieu de celle des Tricasses

 

008 Chemin Paré sinueux

Avant d'entrer dans Coulommes par l'Est, le Chemin Paré présente une courbe très nette.

 

Une colonne milliaire, aujourd'hui disparue, se trouvait donc certainement à cet endroit. Les colonnes milliaires sont des blocs, généralement cylindriques, en pierre locale (calcaire, grès), d'une hauteur avoisinant deux mètres, et portant gravée, outre l'indication de villes importantes et de distances, une dédicace à l'autorité, empereur ou consul, qui a fait construire ou réparer la voie. Ainsi, la colonne milliaire de Saint-Médard de Soissons porte l'inscription suivante: «A l'empereur César Luc Septime Sévère, pieux, claivoyant, Auguste, vainqueur des Arabes adiadènes, vainqueur des Parthes, Maxime, père de la patrie, consul du triumvirat; et à l'empereur Marc Aurèle Antonin, pieux, heureux, Auguste. Fait sous l'administration de L.P. Postumus, légat et propréteur. 7 lieues depuis la cité Auguste des Suessions»21. A Coulommes, la colonne, élément le plus remarquable du lieu, a fini par le désigner. Le nom est resté bien que la colonne ait disparu, peut-être réemployée dans une construction, enterrée ou débitée en morceaux. 

 

009 milliaire MAN St Germain

Colonne milliaire au Musée des Antiquités Nationale de Saint-Germain-en-Laye.

 

Dès l'époque gallo-romaine, il existait sans doute à cet endroit un village assez important pour qu'y soit établi un cimetière le long de la voie: «En exécutant des travaux à la sortie de Coulomme, sur la route qui, de ce village, se dirige vers le nord-ouest, ancienne voie romaine de Sens à Senlis, ou si l'on veut de Lyon à Boulogne, on a récemment trouvé et ramené à la surface du sol, quantité d'ossements qui se présentaient en assez grand nombre des deux côtés de la voie, dans une étendue de soixante mètres et plus. Les travaux ont rencontré en outre une sorte de long encaissement en pierres, composé d'un dallage bordé des deux côtés de pierres plates, posées de champ ayant une hauteur de 50 à 60 centimètres. Sur les dalles reposaient des ossements déjà fort brisés, recouverts d'autres pierres d'assez fortes dimensions. […] 

Les ossements trouvés des 2 côtés de la voie, appartiennent probablement à la période Gallo-romaine alors qu'avait pu être importé d'Italie l'usage des inhumations le long des routes, aux abords des villes ou bourgades»22

 

Il est probable que le village de Coulommes s'est tout d'abord développé comme un "village-rue", le long de cette voie. Outre le cimetière gallo-romain à l'Ouest et à l'extérieur du bourg, on a établi les édifices importants en bordure de ce chemin, et en premier lieu la maison forte médiévale. Une enceinte de murs, le Grand Clos, entoure toujours la grande ferme qui lui a succédé. Les restes d'une tourelle crénelée subsistent encore à l'angle Nord-Est de cette enceinte, le long du Chemin Paré. Si son caractère défensif est douteux, compte tenu de sa faible hauteur, il est possible qu'elle ait eu valeur de symbole, avertissant le voyageur mal intentionné qu'il pénétrait sur un fief d'un seigneur ayant haute et moyenne justice. 

 

010 entrée par l'Est tourelle

A l'entrée du village par l'Est, le Chemin Paré longe le Grand Clos. Sur cette carte postale, on distingue, à gauche du chemin, une tourelle crénelée.

 

 010b tourelle

Les vestiges de la tourelle crénelée en bordure du Chemin Paré (2011).

 

D'autres édifices médiévaux importants ont été bâtis le long de ce chemin: l'église, accotée de l'ancien cimetière (il ne sera transféré à son implantation actuelle qu'à la fin du 19° siècle), la maladrerie (voir l'article qui lui est consacré) et la grange dîmeresse. D'autres constructions  seront implantées le long du chemin d'orientation Nord-Sud qui croise notre voie gallo-romaine au niveau de l'ancienne maison forte, et aujourd'hui dénommé rue de Fontenelle d'un côté, et rue de Courcelles de l'autre. Cet autre chemin, datant vraisemblablement du Moyen-Age, revêtit une importance particulière pour les Châtillon, seigneurs de Crécy23, ainsi que pour le pèlerinage de Saint-Fiacre. Une autre tourelle crénelée se trouve également à l'angle Sud du Grand Clos, en bordure de cet autre chemin, assumant sans doute le même rôle de mise en garde.

 

A l'époque moderne, c'est essentiellement le long de la Grande Rue que s'établissent les commerces et les artisans, et plus tard un bureau de poste (installé, il est vrai, chez des particuliers, Charles et Rose Coutelet).

 

011a boucherie

La voie Nord-Sud, venant de Sarcy, Férolles et La Chapelle, passe entre le colombier et le commerce de boucherie. Elle coupe la Grande Rue, longe la place de l'église et poursuit son trajet en direction de Magny-Saint-Loup, Boutigny et Saint-Fiacre.

011b devant la ferme ancienne maison forte

Le même endroit, vu de l'Est. La grande ferme de Coulommes et son colombier qui ont succédé à l'ancienne maison forte. Celle-ci gardait à la fois le Chemin Paré et son carrefour avec la voie Nord-Sud.

 

Il faut remarquer que le Chemin Paré, entre Meaux et Chailly-en-Brie, ne traverse que les villages de Coulommes (établi à l'intersection avec une autre voie de communication importante), et de Pommeuse (établi au passage du Morin, à gué dans l'antiquité, puis sur un pont).

 

Voie de communication, le Chemin Paré a aussi servi de délimitation administrative et politique. En janvier 1221, Blanche de Navarre, comtesse de Champagne et de Brie, décide que seuls les villages proches de la forêt du Mans et situés «en-deçà du chemin ferré» qui va de Pommeuse jusqu'au Pont Raide à Meaux (on appelait Pont Raide celui qui joignait la Ville au Marché) auront le droit d'usage dans ses bois du Mans, et que Pommeuse, Mareuil, Chantepie et Ségy, quoique situés «au-delà de ce chemin», jouiraient du même droit («omnes ville que sunt apud forestam de Maant infra caminum de Pomeure qui ducit Meldis circa forestam usque ad Pontem Radum habent usuarium in bosco de Maant; et villa de Pomeure, et villa de Marolio, et de Chantepie et de Segi que sunt extra predictum caminum habent usuarium in bosco de Maant»24). En juin 1270, une sentence fixa les limites entre le domaine du roi et celui du comte de Champagne et de Brie: «Pour les gens du roi, la limite du comté et du royaume de France était le Chemin paré - c'est-à-dire l'ancienne voie romaine allant de Sens à Meaux - depuis le Montois et Lizines jusqu'à Chailly-en-Brie et Pommeuse»25. Si la revendication royale ne porte pas sur le tronçon du Chemin Paré compris entre Pommeuse et Meaux, on mesure bien l'importance stratégique de cette ancienne voie romaine plus de douze siècles après sa construction. 

 

Ce chemin a également servi de limite entre paroisses, puis entre communes, et aujourd'hui encore, il marque la frontière entre Nanteuil et Mareuil, entre Quincy et Boutigny, entre Sancy et Crécy, entre Crécy et Maisoncelles, etc...

 

La dénomination Grande Rue apparaît déjà au milieu du 18° siècle sur le plan-terrier de la famille Boula de Quincy26. Sur le cadastre de 1833, on appelle Grande Rue la voie qui passe derrière l'église et longe le Petit Clos jusqu'à l'actuelle rue Michon, et que l'on appelle aujourd'hui rue de Glatigny... 

 

012 plan Quincy 01

Sur le plan-terrier de la famille Boula de Quincy, sont figurées les "Maisons et Jardins de la Grande Rue" (1754).

 

A la fin du 19° siècle et au début du 20°, on appelle Chemin ou rue de Faremoutiers la portion du Chemin Paré qui sort de Coulommes en direction de l'Est. Pourquoi cette dénomination, alors que les communes de Sancy, Maisoncelles et Pommeuse se trouvent sur ce chemin avant Faremoutiers, distante de 13 kilomètres? Sans doute parce que la foire de Faremoutiers et le pèlerinage de Sainte-Aubierge du lundi de Pâques, ainsi que le pèlerinage de Sainte-Flodoberte à Amillis le lendemain, étaient alors des destinations importantes, et drainaient, sur le Chemin Paré, des foules de pèlerins, de marchands et de simples chalands.

 

013b rue de Faremoutiers

  Le Chemin Paré, encore appelé "rue de Faremoutiers" au début du 20° siècle.

 

013a chemin de Faremoutiers

 Le même lieu, vu de l'Est. La carte postale précise "chemin de Faremoutiers".

 

Aujourd'hui encore, certains habitants de Coulommes désignent par l'expression "entre les murs" la portion du Chemin Paré comprise entre la place de l'église et la rue Michon. Les murs en question sont ceux du Petit Clos d'un côté et du Grand Clos de l'autre.   

 

014a entre les murs

A gauche le Petit Clos, à droite l'écurie de la grande ferme comprise dans la Grand Clos. Entre les deux, la portion du Chemin Paré appelée "entre les murs".

 bb 018

"Entre les Murs", un matin d'hiver 2010-2011.

 

En dehors de Coulommes, notre Chemin Paré prend une autre dénomination. On l'appelle Chemin des gendarmes (ou plus certainement Chemin des gens d'armes) sur une partie de son parcours à Boutigny et Nanteuil-lès-Meaux. 

 

 Au cours des 18° et 19° siècles, de nouvelles routes ont été construites entre les villes importantes de la région. Des portions de l'antique voie romaine ont été modernisées et intégrées au nouveau réseau (Chateaubleau-Chailly en Brie par exemple). Mais d'autres ont cessé de servir au plus gros du trafic, et n'ont plus été entretenues par les Ponts et Chaussées. Ces portions-là sont devenues de simples chemins ruraux, servant seulement à la circulation des agriculteurs et aujourd'hui des randonneurs. Dans notre secteur, quelques tronçons, modernisés, goudronnés, sont restés actifs, comme celui, justement, qui traverse notre village, et va jusqu'à la limite de Quincy et Boutigny. 

 

015 maréchalerie Torpier

La Grande Rue en direction de Quincy. A gauche, à l'angle de la route de Bouleurs (actuelle avenue des Marronniers), la maréchalerie Torpier.

 

Lors de la séance du conseil municipal de Coulommes du 15 mai 1965, il est fait état de la demande d'un inspecteur des P.T.T., en vue de donner un nom à toutes les rues du village et un numéro aux maisons, pour faciliter la distribution du courrier27. Cette demande sera satisfaite lors du conseil municipal du 18 octobre 1971 (!!!), le bureau de Poste de Crécy devant assurer la distribution du courrier à partir du 2 novembre suivant. Tout vient à point pour qui sait attendre... Pour la Grande Rue, il fut, paraît-il, proposé de la baptiser du nom d'un "grand homme" (à l'époque, cette expression, utilisée au propre comme au figuré, désignait généralement Charles de Gaulle, décédé l'année précédente). Mais une majorité de conseillers municipaux, considérant que l'homme en question était bien grand pour une si petite commune, résolut de plutôt entériner la dénomination, déjà en usage, de Grande Rue. 

 016 vue aérienne

La Grande Rue de Coulommes.

 

Ainsi, aujourd'hui, bon nombre d'habitants de Coulommes et des communes environnantes emprunte quotidiennement, parfois sans le savoir, un chemin vieux de près de 2000 ans. 

 


1. Sources: recencements du canton de Crécy pour 1901, 1906 et 1911, Annuaire du commerce Didot-Bottin de 1909 et 1914 et Annuaire commercial, administratif, agricole et industriel de Seine-et-Marne pour 1914.
2. Louis Michelin. Essais historiques et statistiques sur le département de Seine-et-Marne. Canton de Crécy. Coulomme. Michelin. Melun. 1829.
2bis. Emmanuel Paty. Mémoire sur les antiquité galliques et gallo-romaines de Seine-et-Marne. Bulletin monumental. Paris. 1848. page 390.
3. coupure d'un journal daté du 16 décembre 1854, recueillie par l'abbé Denis. Titre du journal non conservé. Bibliothèque diocésaine Guillaume Briçonnet.
4. Théophile Lhuillier. Monographie de Coulommes. Almanach historique, topographique et statistique du département de Seine-et-Marne- 1887.
5. Cyprien Simon. Monographie de Coulommes. 1889. Archives départementales de Seine-et-Marne. Cote 30Z120.
6. Strabon. Géographie, livre IV, VI, 11.
7. Pour une étude sur l'ensemble de la voie Troyes-Meaux, on pourra se référer en particulier aux travaux de Jean Mesqui (Les routes dans la Brie et la Champagne occidentale: histoire et techniques. Revue générale des routes et aérodromes. Paris. 1980), d'Antoine Héron de Villefosse (Le Chemin-Paré de Troyes à Meaux. Almanach historique, topographique et statistique du département de Seine-et-Marne. Le Blondel. Meaux. 1905) et de Stéphane Glisoni (La voie dite d'Agrippa entre Seine et Marne, mémoire de maîtrise. Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne).
8. Jean Mesqui. Les routes dans la Brie et la Champagne occidentale: histoire et techniques. Revue générale des routes et aérodromes. Paris. 1980. pages 77 à 79.
9. Jean Mesqui. Op. cit. page 71.
10. René Blaise. Crécy-en-Brie et la Vallée du Morin. 1955. réed. 1990. pages 25. 
11. Th. Lhuillier. Op. cit.
12. Auguste Longnon. Documents relatifs au Comté de Champagne et de Brie, 1172-1361. Tome premier. Les fiefs. Paris, Imprimerie Nationale. 1901. Mention 1133, page 44.
12bis. Emmanuel Paty. Op. cit. page 390.
13. Antoine Héron de Villefosse.  Le Chemin-Paré de Troyes à Meaux. Almanach historique, topographique et statistique du département de Seine-et-Marne. Le Blondel. Meaux. 1905. page 204.
14. Antoine Héron de Villefosse. Op. cit. page 193.
15. J-N Griffisch, D. Magnan, D. Mordant. Op. cit. page 461.
16. Jean-Michel Desbordes. La cité des Meldes: recherches sur lkes limites et sur la répartition de l'habitat. D.E.S. Histoire. Université de Paris. 1959 pages 231-233. Cité dans Carte archéologique de la Gaule. Op. cit.
17. Yan Loth. Tracés d'itinéraires en Gaule romaine. Editions Amatteis. Dammarie-lès-Lys. 1986. page 87. Il n'est transcrit ici que la partie du texte portant sur la portion de voie qui nous intéresse.
18. J-N Griffisch, D. Magnan, D. Mordant. Carte archéologique de la Gaule. La Seine-et-Marne 77/1. pages 460-461.
19. Jean Mesqui. Op. cit. page 86.
20. Jean Mesqui. Op. cit. pages 86-87.
21. Jean Mesqui. Op. cit. page 70.
22. coupure d'un journal daté du 16 décembre 1854. Op. cit.
23. René Blaise. Op. cit. pages 25 et 26.
24. Auguste Longnon. Documents relatifs au Comté de Champagne et de Brie, 1172-1361. Tome II. Le domaine comtal. Paris, Imprimerie Nationale. 1904. page 491.
25. Jean Hubert. La frontière occidentale du comté de Champagne du XI° au XIII° siècle. Recueil de travaux offerts à M. Clovis Brunel. Société de l'école des Chartes. Paris 1955. page 15.
26. plan des terres de M. de Paris. Aujourd'hui à la mairie de Quincy-Voisins. 1754.
27. Registre des délibérations du conseil municipal de Coulommes. Archives municipales. Mairie de Coulommes.

Publié dans Rues et chemins

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