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La lessive

Publié le par coulommes-et-autres-lieux-voisins.over-blog.com

Dans le temps, l'hiver, on ne lavait pas le linge de corps et de maison au fur et à mesure qu'on se reblanchissait: impossible d'aller au lavoir, on y aurait pris la mort. On entassait donc le linge sale, et on faisait une première grande lessive au printemps. C'est pour cela que nos aïeules avaient souvent des trousseaux très conséquents.

 

On n'entreprenait pas non plus la lessive n'importe quel jour: «qui lave le vendredi, lave son suaire», ou «qui lave le vendredi, veut la mort de son mari». Avant l'invention de la lessiveuse métallique "moderne", on faisait tremper le linge dans un cuvier en bois, sortant de chez le tonnelier, et muni, près du fond, d'un robinet semblable à celui des tonneaux et appelé la pissotte. Le cuvier était posé sur une selle à trois pieds (la cheuve ou la bique), à proximité de l'âtre où chauffait une chaudronnée d'eau.

 

Au fond du cuvier, on disposait tout d'abord un fagot de sarments destiné à empêcher le linge de boucher la pissotte. Ensuite, on remplissait le cuvier de linge en suivant un ordre précis. On entassait, dans l'ordre, les torchons, les draps, les chemises d'hommes et enfin celles des femmes, les chemises, toujours "le nez dessus", faute de quoi, on risquait d'enterrer leur propriétaire dans l'année... On plaçait au milieu du linge des chapelets de javiots (racines d'iris séchées au four), pour embaumer la lessive, et on recouvrait le tout d'une toile du dessus ou charrier. Enfin, on complétait le cuvier avec un bon lit de cendres (celles de bois blancs étaient réputées les meilleures), mêlé d'herbes aromatiques et d'une poignée de sel pour éviter que n'apparaissent les "figures".  Ces "figures", outre qu'elles entachaient le linge et la réputation de la lavandière, étaient l'œuvre du diable et ne pouvaient plus être effacées. Ensuite de quoi, on "coulait" la lessive, en versant l'eau bouillante sur la cendre. On récupérait cette eau par la pissotte, après qu'elle ait trempé le linge en entraînant cendres et sel. On recommençait ainsi 8 ou 9 fois, puis on laissait tremper jusqu'au lendemain, jour de lavoir.

Germigny l'Evêque

A Varreddes, du linge s'égoutte sur un fil

 

Pour les femmes, ce lavoir, c'était à la fois la peine et le plaisir. La peine, parce qu'elles devaient passer de longues heures agenouillées dans la boîte à laver, les mains gercées, crevassées, les bras et parfois le reste trempés par l'eau froide, à savonner, frotter, battre, tordre le linge, le plus souvent dans les courants d'air. Le plaisir, parce que le lavoir était un lieu exclusivement féminin, où les seuls mâles admis étaient les jeunes garçons,  où l'on se retrouvait pour parler, chanter, échanger des nouvelles, parfois médire de l'un ou de l'autre (avec l'invention de la T.S.F., est née l'expression "radio-lavoir"), se faire des confidences... Ecoutez celles qui ont subi cette corvée, en vous expliquant comme c'était pénible, elles ont souvent un éclat dans l'œil qui vous raconte aussi un peu leur nostalgie.

Bouleurs

A Bouleurs, c'est jour de lessive pour tout le monde

 

A Coulommes, il y a eu trois lavoirs: un à Fontenelle, un à la Pissotte et un autre à la Grande Arche. On allait volontiers à la Pissotte parce que l'eau y était plus douce qu'à Fontenelle. Celui de la Grande Arche était loin du village, mais on s'y rendait en voiture à cheval, on y était au soleil, et on voyait passer les gens sur la route de Coulommiers. A Fontenelle, bien sûr, on était abrité du vent, et on y amenait le linge dans la brouette ou la hotte en osier. Parfois on choisissait l'un ou l'autre lavoir parce qu'on savait qu'Augustine y serait aussi, ou, au contraire, que Marguerite n'y viendrait pas. C'est que l'harmonie ne régnait pas toujours entre lavandières. Certaines s'attribuaient toujours la meilleure place, là où l'eau propre coule de la fontaine, d'autres accaparaient les tréteaux ou les lices en bois pour y étendre leur linge...

 

Le seul homme admis à fréquenter régulièrement le lavoir était le garde champêtre: il était chargé de le nettoyer fréquemment, et forcément quand les femmes n'y étaient pas.


Quincy

A Quincy, une femme va au lavoir ou en revient, une hotte de linge sur le dos.

 

femme à la hotte

 Autre femme à la hotte à linge (cliché Paul Bailly)

Monthyon

 A Monthyon, on a amené le linge sur des brouettes

Mary sur Marne

A Mary sur Marne, la lavandière est venue avec son baquet en bois

Lizy sur Ourcq

A Lizy, du linge attend d'être rincé avant de retourner dans le baquet

Guérard Montbrieux

A Montbrieux, du linge s'égoutte sur des licesCrécy en Brie

A Crécy, encore des brouettes

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Un j'teu de sorts à Prévilliers

Publié le par coulommes-et-autres-lieux-voisins.over-blog.com

Dans notre région, des croyances païennes ont précédé la christianisation. Bien que l'église se soit ensuite solidement établie dans la Brie (nombreux couvents, monastères et prieurés...) des pratiques "pas très catholiques" se sont maintenues. Malgré la proximité de Saint Fiacre, siège du prieuré du patron de la Brie, le secteur Coulommes-Vaucourtois-Boutigny paraît bien avoir été le lieu d'une concentration particulière de sorciers et autres jeteurs de sorts jusqu'au début du 20° siècle. Le hameau de Prévilliers était même surnommé, il n'y a pas encore si longtemps «Prévilliers-les-sorciers».


Des histoires à faire frissonner se racontaient à la veillée (on disait la veille), pendant les nuits sombres et froides de l'automne et de l'hiver. On se réunissait chez l'un ou l'autre voisin, dans la chaleur de l'étable ou devant la cheminée, à la lueur vacillante d'une chandelle ou d'une lampe à huile. Les femmes écossaient des haricots, filaient ou raccommodaient pendant que les hommes épluchaient des noix, tressaient l'osier ou réparaient quelque outil. Et il se trouvait toujours un gamin pour demander à un ancien de raconter, pour la dixième fois, une histoire comme celle-ci: 


«C'est arrivé à mes grands-parents, qui demeuraient à Magny-Saint-Loup.  Un  jour  de juillet qu'ils avaient du temps, ils décident d'aller récolter groseilles et cassis sur un terrain qu'ils possédaient entre Boutigny et Prévilliers. Ils attellent leur vieux bourricot à la carriole, chargent les paniers plats pour les fruits, une bouteille de cidre et un crapaud d'eau bien fraîche, tous deux recouverts d'un linge humide, et en route...


Arrivés au terrain, ils détellent l'âne, le mettent à l'attache au bord du chemin à se régaler d'une touffe de chardons, et s'installent à grappiller, l'échine courbée au-dessus des groseilliers. Le soleil tape, il fait chaud, il fait soif, et bientôt, le cidre coupé d'eau fraîche est entamé, et rapidement terminé.


Vient à passer par là un certain Zéphérin, un gars de Prévilliers pas trop bien réputé, qu'on voyait plus souvent entrer à l'auberge que sortir de l'église. Travaillant un jour pour un cultivateur, deux jours pour un autre, braconnant à l'occasion, il a plus souvent la bouteille en main que la fourche ou le râteau. Pour ne pas démentir sa réputation, il vient demander au grand-père s'il n'aurait pas un petit canon à lui offrir. Sans malice, le grand-père lui montre la bouteille et le crapaud vides et lui conseille de retourner se désaltérer chez lui à Prévilliers, plutôt que de poursuivre vers Boutigny et l'auberge, beaucoup plus éloignés sous ce soleil. Le gars, visiblement mécontent, grommelle quelque chose où il est question de maison et de temps, s'approche du bourricot et se penche vers son oreille tout en lui caressant l'encolure. Et il s'éloigne.


L'incident est vite oublié, l'après-midi s'avance, et la récolte est enfin terminée. On charge la carriole, on attelle de nouveau et on prend le chemin du retour pour la soupe, l'âne, qui connaît le trajet depuis des années, menant l'équipage à son gré. Arrivé au Petit-Saint-Loup (autrement nommé «le carrefour de la Cantine»), au lieu de continuer, comme de juste, vers Magny, le bourricot tourne à gauche vers Coulommes. Le grand-père a beau tirer sur les rênes, jurer, crier des "holààà" et même donner du fouet, rien n'y fait, l'âne poursuit au petit trot sur la route de Coulommes, puis il prend l'allée du château de Bélou et gagne Prévilliers. Il file ensuite jusqu'au Bordet, descend vers Boutigny, et repart enfin vers le Petit-Saint-Loup au soulagement du couple. Les grands-parents en sont encore à se demander quelle mouche a bien pu piquer leur baudet, quand celui-ci, au lieu de filer tout droit vers Magny, prend de nouveau la route de Coulommes et entame le même circuit de folie.


Perdus, désorientés, les grand-parents tentent encore de ramener leur âne dans le droit chemin, mais en vain. Pour comble de malheur, le grand-père n'avait pas jugé urgent de réparer le frein de la carriole pourtant hors service depuis plusieurs jours. Et évidemment, à leur âge, pas question pour les grands parents d'essayer de descendre de l'engin en marche. Bientôt, impuissants, découragés, ils abandonnent le combat, espérant que la bête, fatiguée, affamée et assoiffée, finira par prendre toute seule le chemin de la maison pour recevoir sa ration d'avoine. En chemin, ils croisent ou dépassent tout le petit monde qui circule habituellement sur ces routes, cultivateurs revenant des champs, ménagères vaquant à leur ouvrage, enfants en train de hannetonner, charretiers, etc. Dans Prévilliers, ils rencontrent même ce Zéphérin venu leur quémander à boire dans l'après-midi. Assis sur le pas de sa porte, un verre à la main, il les salue exagérément en soulevant sa casquette, un sourire ironique aux lèvres. 


A passer et repasser dans Prévilliers, le Bordet et Boutigny, ils finissent par tomber sur des gens qu'ils ont déjà croisés une ou deux fois. Certains s'étonnent, les hèlent, les questionnent. Honteux, ils n'osent avouer leur problème et s'efforcent de se donner bonne contenance. Et le manège se poursuit comme ça, en rond, au petit trot apparemment infatigable de leur vieil âne. Bientôt le soir arrive, la nuit finit par tomber, et le trio tourne toujours et encore… 


Le lendemain, au moment où le soleil se lève au-dessus du château de Vaucourtois, l'équipage tourne toujours. Les grands parents prient pour que ce manège infernal prenne fin et que quelqu'un vienne à leur secours. En passant dans Prévilliers, ils voient le Zéphérin sortir de chez lui. Cette fois, il ne les salue pas, mais il éclate de rire.


Et brutalement, leur âne abandonne ce petit trot qui semblait ne pas devoir finir, il se met au pas puis s'arrête. Il semble attendre un ordre de son maître. Le grand-père reprend les rênes, les secoue et lui dit «va-don !». Et docilement, l'animal redémarre au pas. Arrivés au puits royal, le grand-père lui fait faire demi-tour en direction de Belou. Zéphérin n'est plus à sa porte. Bientôt la carriole passe Belou, arrive au Petit-Saint-Loup et l'âne se dirige sans hésiter vers Magny et la maison.


Mes grands-parents se sont souvenus longtemps de ce Zéphérin qui, en plus d'être un boit-sans-soif et un bon à rien, devait être aussi un j'teu de sort...»

[histoire adaptée d'un récit de M. Marcel Lepage de Coulommes]

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